La culture de l'esprit

phages attaquent bactérie

Félix d’Hérelle, inventeur de la phagothérapie

félix d'hérelle

Quand on parle de science, il est fréquent de penser aux académiciens, doctorants, aux grandes universités. On a du mal à imaginer que certains hommes de l’histoire aient pu faire des découvertes en dehors du réseau universitaire. Pourtant, je vais vous relater la vie folle d’un autodidacte qui, contre toute attente, est devenu l’un des plus grands biologistes de l’histoire.

Félix d’Hérelle débute son aventure biologique en s’intéressant aux levures, puis il mettra au point les premiers insecticides, épargnera à des villes les ravages d’épidémies, et enfin au cours de ses vagabondages Félix d’Hérelle fera la plus grande découverte de sa vie : la phagothérapie.

Cet article tire en partie ses sources de l’excellent livre Félix d’Hérelle, trop rebelle pour le Nobel de Raymond Lemieux.

Les levures et la fermentation

1897, Québec, Félix se met en tête de produire du whisky à partir de sirop d’érable. Sur un plan théorique, c’est tout à fait faisable. En effet, pour obtenir de l’alcool il faut que des levures (des micro-organismes) digèrent des glucides par fermentation. Cette digestion doit se faire en anaérobie c’est-à-dire sans oxygène, autrement il n’y a pas de production d’alcool.

levures
Agglomérat de levures

Donc c’est ce que fait Félix. Il cultive des levures à partir de raisins secs, puis mélangent ces levures à son sirop d’érable, autrement dit ses glucides.

Il parviendra à produire un bon spiritueux à la suite de quelques tentatives infructueuses, mais malheureusement pour lui il ne trouvera pas acheteur dans un contexte historique qui se veut anti alcool. L’alcool est alors considéré en Amériques comme la boisson du Diable.

Félix nous apprend à endiguer une épidémie

Finalement Félix sortira déçu de son aventure en distillerie, mais il en conservera une réputation de biologiste en herbe qui lui permettra de débarquer au Guatemala. Par sa curiosité naturelle, Félix a déjà acquis une grande base de connaissances (la curiosité est-elle un vilain défaut ? Découvrez mon article). Au Guatemala, il fera office de scientifique et professeur, et se perdra malheureusement à nouveau dans une affaire de distillation, des bananes cette fois-ci.

Son rôle en tant que biologiste est assez large, allant même jusqu’à celui de conseiller sanitaire. Sa connaissance des mécanismes biologiques lui confère la capacité d’analyser les maladies et leur propagation.

Un jour, un patient vient le voir et présente les symptômes d’une maladie nommée “vomito negro”, plus communément appelé “la fièvre jaune”. Cette maladie, que Félix connait bien car il y a été confronté sur un bateau, provoque une forte fièvre et des vomissements ; le taux de mortalité se situe aux alentours des 50%. La maladie n’est pas endémique dans la région, donc les populations locales n’ont aucunes résistances à celle-ci. C’est pourquoi d’Hérelle soupçonne un début d’épidémie.

analyse au microscope

Pour endiguer l’épidémie, il s’agit de comprendre son ennemi. Le vecteur de cette maladie est le moustique. Félix fait donc éliminer tous les lieux de pontes du moustique dans son secteur, notamment les zones humides aussi bien dans les habitations que dans l’espace naturel.

J’allais même jusqu’à incendier deux cases dont les habitants avaient manifesté de la mauvaise volonté, une mesure pour donner l’exemple !

Felix d’hérelle

Ces mesures martiales portent leurs fruits, puisque sur le terrain de Félix on ne comptabilise que 18 décès, tandis que dans d’autres villes un tiers de la population succombe à la maladie ; enfin, le gouvernement décrète la mise en quarantaine.

Apparition inattendue des Phages, début de la phagothérapie ?

En 1909, d’Hérelle file au Yucatan encore pour une affaire de whisky, cette fois ce sera de l’agave ! Le rendement n’est toujours pas terrible, et tandis que d’Hérelle songe à travailler à Paris à l’institut Pasteur, un bruit strident le réveille. Il émerge, et découvre un ciel enténébré. Une nuée de sauterelles passe au-dessus de lui, et ravage les cultures laissant dans les yeux de Félix un paysage apocalyptique. L’insecte phytophages a provoqué un désastre.

Félix étudie immédiatement certains insectes qui ont été retrouvés morts. Il découvre dans leur intestin un liquide noirâtre, et au microscope une importante masse bactérienne se dévoile. Il ne lui en faut pas plus pour soupçonner ces bactéries d’être la cause du décès. Rapidement, il cultive ces bactéries, effectue des tests sur les sauterelles, et en conclue qu’il a isolé une bactérie capable d’éliminer les sauterelles : Coccobacillus acridorium.

coccobacille
Bactérie de type coccobacille

Fatigué de la révolution au Mexique et de ses distillations, Félix se décide pour le France. Il n’oublie pas d’emmener avec lui sa femme et ses enfants, et surtout, ses cultures de Coccobacillus acridorium, la tueuse de sauterelle.

Avec le temps et les expériences effectuées à l’institut Pasteur, il va augmenter la virulence de la bactérie. Il l’utilisera pour protéger des cultures en Argentine, les résultats furent excellents.

Notre chercheur, comme d’habitude, se penche sur une de ses boites de pétri pour contrôler sa culture de Coccobacillus. Mais alors, il constate comme des trous parmi ses bactéries. Félix s’interroge, observe, mais ne peut déceler la trace d’aucun microbes responsable de ces tâches. Sans vraiment en être conscient, il observait pour la première de sa vie les effets des bactériophages, ces micro-organismes capables de digérer des bactéries. Il s’y penchera ensuite avec d’intimes convictions, et étudiera toute sa vie ces choses que l’on nomme les Phages.

Cette pousse provient du même champ :   Comment écouter son cœur et vaincre le doute ?

Félix approfondit la phagothérapie

Maintenant installé à Paris dans l’institut pasteur, Félix effectue divers travaux de biologiste, notre scientifique autodidacte sera à nouveau confronté au phénomène de tâches dans ses cultures. Il se rappellera de ses premières observations et déduira qu’il n’y a là aucun hasard. En étudiant l’anomalie de plus près, il verra que les bactéries subissent des lyses, des destructions, et certaines explosent littéralement.

Ces étranges tâches ont tendance à apparaître sur les prélèvements des malades juste avant leur guérison. Seraient-elles un facteur de rétablissement ?

La culture dans laquelle j’avais ajouté quelques gouttes du filtrat des déjections de la malade était devenue parfaitement limpide.

Les bacilles dysentériques s’étaient dissous comme du sucre dans l’eau.

Felix d’hérelle

Finalement lorsque d’Hérelle fait part de ses premières découvertes, c’est-à-dire que des organismes sont capables de détruire des bactéries spécifiques, eh bien son article est tout d’abord refusé. Il doit patienter, puis il sera raillé par ses pairs, et idolâtré par d’autres.

Le miracle des Bactériophages

Félix reste convaincu que la Phagothérapie peut sauver des vies. Il testera son procédé sur un élevage de poulet, avec succès, puis il inoculera lui-même des phages devant un comité scientifique pour prouver que le traitement est sans risque.

D’Hérelle est finalement autorisé à traiter quelques cas de dysenteries par phages (la dysenterie désigne des symptômes, notamment l’inflammation intestinale et des diarrhées graves et sanglantes, ces symptômes peuvent être provoqués par des bactéries). En parcourant l’hôpital, d’Hérelle trouve un enfant de 11 ans atteint de dysenterie. Il prélève un échantillon des selles sanglantes, puis s’assure au microscope que la cause est bactérienne. C’est le cas, cependant aucune trace de bactériophages et donc de potentielle guérison.

bactériophages s'attaquant à une bactérie
Bactériophages en train de s’attaquer à une bactérie

Plus de temps à perdre, l’enfant risque sa vie. D’Hérelle lui inocule une dose de bactériophages. Le lendemain la diarrhée a cessé, l’enfant est guéri. Plusieurs miracles tels que celui-ci seront produits par notre héros. Tout le restant de sa vie il luttera pour comprendre cette force invisible, et la répandre comme solution de traitement. Il fera face, non seulement à la difficulté de comprendre l’invisible, mais aussi à la jalousie et la haine de ses confrères.

Malgré les preuves évidentes, il fut considéré par certains comme un farfelu. Jusqu’au crépuscule de sa vie, il ne put prouver, de façon observable, que les phages existent. C’est alors qu’en 1948, tiraillé par la maladie, il reçoit la visite d’un confrère. Ce confrère lui montre des photos prises au microscope électronique, on y voit très clairement des bactériophages s’en prendre à une bactérie. Un an après, Félix d’Hérelle, inventeur de la phagothérapie, rendra son âme à Dieu. Son nom fut oublié, éloigné de la gloire, mais son travail perdurera éternellement.

La phagothérapie actuellement

Malgré un inventeur Français, la phagothérapie est actuellement mal reconnue en France. En effet, la France a fait le choix de se tourner plutôt vers les antibiotiques. Découverts par Fleming en 1928 et tout aussi efficaces que les bactériophages, les antibiotiques avaient comme avantage un faible coût de production. De plus, le phénomène était observable…

Néanmoins, maintenant plus de doutes sur l’existence des bactériophages, ils sont observables ! A l’heure où les bactéries développent des résistances aux antibiotiques, il serait intéressant de cultiver à nouveaux les phages.

phages en action
Phages en action

La phagothérapie représente une alternative aux traitements pouvant présenter des inefficacités. Les Bactériophages, ces virus spécialisés dans la digestion d’une bactérie, constituent un élément de lutte biologique. Une fois les virus à l’intérieur du patient, ils vont s’attaquer aux bactéries pour se multiplier. Pas besoin d’un traitement longue durée, les phages apportent un équilibre biologique. Ils peuvent être prescrits sous forme de cocktail pour un spectre d’action large, ou simplement en traitement spécifique. Comme pour les antibiotiques, les bactéries développent des résistances, c’est pourquoi ces traitements doivent devenir complémentaires.

A l’avenir, peut-être que la France renouera avec les travaux de Félix d’Hérelle, et cultivera à nouveau des phages en quantité afin de lutter face aux phénomènes d’antibiorésistances.


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  1. Guerrin Cyprien

    Merci pour ce bel article ! Je ne connaissais pas Félix d’Herelle et j’ai adoré découvrir son histoire à travers cet article.

    • Je te remercie pour ton commentaire !

      • Vérène Schaeffer

        Dommage que ce scientifique n’ait pas eu le prix Nobel!

        Oublié, ce Félix D’Hérelle? Un peu, beaucoup… mais pas ses bactériophages, qui ont servi à établir la forme de l’ADN en double hélice en 1952, et qui inspireront maintes expériences de microbiologie fondamentale – notamment pour la découverte de CRISPR, un outil actuellement prisé en génétique, et d’une piste de solution contre l’antibiorésistance.

        • L’homme meurt, mais l’impulsion qu’il a donnée à la vie persiste pour l’éternité !

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